L’emplacement sur la carte géographique est approximatif, car le sentier est aujourd’hui non praticable et recouvert par la végétation.
Cette expression anglaise pourrait être traduite par « sentier des Poules ». Elle semble avoir été en usage essentiellement chez la population anglophone qui travaillait pour la compagnie Robin comme charpentiers de navires, tonneliers, charretiers, forgerons, menuisiers, etc. ou, encore, qui effectuait du travail administratif.
Au XIXe siècle et au début XXe siècle, sur la ferme Robin qui visait une certaine autosuffisance, des chevaux et des animaux de basse-cour étaient élevés à proximité d’un immense potager1. Une douzaine de bâtiments de ferme subsistent aujourd’hui dont une grange, un caveau, une écurie, une cookroom, une auberge et des bécosses2! À une époque, un peu plus d’une vingtaine d’entre eux étaient en activité, incluant un fumoir, un abattoir/porcherie, un clapier, un puits et un entrepôt à fumier3.
L’historien Jean-Baptiste-Antoine Ferland (1805-1865) décrit comment les bâtiments de l’entreprise et les habitations étaient aménagés en précisant que leur occupation variait selon les saisons : « Ils se bâtirent donc dans le bois; et, quoiqu[’]aujourd’hui les arbres aient été abattus, ils continuent de désigner leurs habitations d’hiver sous le nom de maisons du bois, tandis que leurs habitations d’été sont les maisons du bagne [(banc)]. Sur la terre ferme, près du havre, est la résidence ordinaire des commis […]: “c’est un joli cottage, à demi caché au milieu d’un bosquet” » à proximité de duquel les activités de la ferme se déroulaient.
« Au niveau des eaux, s’avance le banc, qui présente, à sa pointe une masse d’édifices éclatants de blancheur, tandis que sur ses flancs, s’étend la longue ligne de maisons de pêcheurs4. »
Le lieu connu sous le vocable Chiken Path désignerait un petit passage dans les bois, entre la ferme et le magasin où les enfants anglophones s’amusaient. Le site est méconnaissable aujourd’hui : les arbres y ont poussé, on ne peut situer le sentier précisément, on me décrit approximativement son tracé, il ne perdure que dans les souvenirs des enfants qui y jouaient librement et y cueillaient des fraises blanches5.
La population anglophone de Paspébiac, dont provient ces témoignages, découle de vagues d’immigration jersiaise (île anglo-normande, située dans la Manche)6, écossaise et irlandaise7 ou encore de la venue des loyalistes8.
Ce toponyme en apparence banal campe des scènes de la vie quotidienne où les bruits des outils et de la besogne côtoient celui du gloussement des poules et du hennissement des chevaux, celle du vivant. Une concomitance qui témoigne de toute la complexité des opérations de la compagnie voire de l’ambivalence que les Paspéyas entretiennent avec elle, entre développement économique et joug de la dépendance9.
DÉCOUVRIR >
tous les lieux-dits de cette ville
AUDIO
Entrevue réalisée auprès de Claude Loisel et Ghislain Maldemay, 18 octobre 2022.
Les poules sont des « râteaux sur deux pattes » d’après l’expression du jardinier Pierre Camiot.
Selon Ghislain Maldemay, « c’est mon grand-père, Pierre Camiot (1877-1974) natif de l’île Jersey, qui a baptisé le chemin des Poules (The Chicken Path). Il était le maître de la ferme et jardinier en chef. Cette ferme existait bien avant, on peut remonter ça aux années 1840 assurément et peut-être même avant. La ferme et le jardin se sont terminés pratiquement en même temps que mon grand-père a pris sa retraite, dans les années 1950. »
[ANGLAIS] Entrevue réalisée auprès de George Le Grand, 11 mai 2022 et 10 juin 2026.
L’emplacement, les jardins.
Les chevaux à Robin pour aller à l’école, jouer à la cachette.
Bureaux d’hiver et d’été, caveau.
Les fraises blanches de Jersey, du foin semé pour les chevaux. La location de maisons appartenant à la compagnie Robin.
NOTES
1 « Au 19e siècle, [À] Paspébiac […], [les] établissement[s de la compagnie] se démarque[nt] par l’ampleur de [leurs] activités de fabrication, de construction, d’entreposage, d’agriculture et de foresterie. » Source : Jeannot Bourdages, « Aux quatre coins du golfe », blogue du Site historique national de Paspébiac, 3 décembre 2021, sitepaspebiac.ca/histoire/aux-quatre-coins-du-golfe.
2 Camillia Buenestado Pilon, « La ferme Robin, un carnet de terrain » (Diaporama pour conférence).
3 Ibid.
4 Jean-Baptiste-Antoine Ferland. La Gaspésie. (Québec : A. Côté, 1877), p. 186-190. Consulté en ligne sur Wikisource – La Gaspésie, chapitre VI. fr.wikisource.org/wiki/La_Gaspésie/Chapitre_VI.
5 George Le Grand, entrevues, propos recueillis par l’artiste, 11 mai 2022 et 10 juin 2026. Voir en complément l’histoire de la fraise blanche Fragaria chiloensis, ci-dessous associée à l’image no 15.
6 « L’immigration jersiaise sur les côtes gaspésiennes se déroule sur presque deux siècles, soit de l’arrivée de Charles Robin [lui-même de Jersey] à Paspébiac en 1767 jusqu’aux environs de 1930. » Source : patrimoinepaspebiac.com/familles-et-personnes/demographie-et-population/. « Depuis Guillaume le Conquérant (1066), sa population d’origine française est rattachée politiquement à la couronne britannique. Gagnée au protestantisme, on y parle couramment trois langues : l’anglais, le français ainsi que sa variante régionale, le “jèrriais”». Source : sitepaspebiac.ca/histoire/charles-robin/.
7 « Plusieurs immigrants d’Écosse et d’Irlande accosteront […] dans la baie des Chaleurs, entre autres à Paspébiac, fuyant la famine et les crises économiques qui sévissent au XVIIIe siècle. » Source : patrimoinepaspebiac.com/familles-et-personnes/demographie-et-population/.
8 « En 1784, à la suite de la signature du traité de Versailles, l’immigration anglophone prend un nouvel essor dans la région. Sous l’invitation du lieutenant-gouverneur Cox, des loyalistes d’origine anglaise, irlandaise et écossaise quittent les Treize Colonies américaines et s’installent dans le Petit-Paspébiac, aujourd’hui New Carlisle. Quelques-uns de ces loyalistes […] s’agrègent à la population de Paspébiac. » Source : patrimoinepaspebiac.com/familles-et-personnes/demographie-et-population/.
9 Site historique national de Paspébiac, Histoire, consulté le 20 mai 2026, sitepaspebiac.ca/le-site/a-propos.
10 Traduction libre de Chad E. Finn, Jorge B. Retamales, Gustavo A. Lobos et James F. Hancock. « The Chilean Strawberry (Fragaria chiloensis): Over 1000 Years of Domestication ». HortScience 48, no 4 (2013). Pp. 418–421. doi.org/10.21273/HORTSCI.48.4.418.
11 Marie-Pierre Ruas. « Amédée-Antoine Frézier ramène sa fraise ». La Terre, le vivant, les humains. Petites et grandes découvertes de l’histoire naturelle, Jean-Denis Vigne et Bruno David, dir. (Paris : La Découverte, 2022). Pp.278-279. shs.hal.science/halshs-03846921/document
12 Lucas Heitz, « L’incroyable histoire de la Fraise Blanche du Chili! », AlsaGarden le goût des plantes rares, màj 14 mai 2015, alsagarden.com/blog/lincroyable-histoire-de-la-fraise-blanche-du-chili. D’après les informations de Jean Vitaux. Les petits plats de l’histoire. (Paris : Presses Universitaires de France, 2012), 208 p.
13 Source : Marie-Pierre Ruas, op. cit.
14 Source : Lucas Heitz, op. cit.
15 Source : Marie-Pierre Ruas, op. cit.
16 Katia Astafieff. L’aventure extraordinaire des plantes voyageuses. Collection Dunod Poche. Science & nature. (Paris: Dunod, 2023). 250 p.
17 Source de l’image : Figure 1. Origin and dispersal of Fragaria chiloensis par Stephen Wilhelm & James E. Sagen. A history of the strawberry from ancient gardens to modern markets. (Berkeley: University of California, Division of Agricultural Sciences, 1974).
IMAGES
1. Archives de M. Peter LeGros. Chicken Path / Sentier des Poules, 1940. Collection de la ville de Paspébiac.
2. Archives de M. Ghislain Maldemay. « Selwyn Bouillon, âgé de 63 ans (garçon d’Eugène Auguste Bouillon, directeur général de Robin Paspébiac); Pierre Camiot, âgé de 90 ans, jardinier en chef et maître de la ferme chez Robin; et, enfin, le fameux capitaine Charles Morin, 83 ans, né en Normandie, le dernier capitaine de goélette pour les Robin en 1936. » Source : patrimoinepaspebiac.com/familles-et-personnes/les-metiers-des-paspeyas-2/les-capitaines/.
3 à 14. Marie-Claude De Souza, 2022 et 2023. Anciens bâtiments de la ferme Robin, datant de différentes époques, aujourd’hui, situés sur une propriété privée. Détails architecturaux.
15. Fraise du Chili, Fragaria chiloensis. Image tirée du livre Illustrations de Relation du voyage de la mer du Sud aux côtes du Chili et du Pérou fait pendant les années 1712, 1713, et 1714, publié en 1716. Nicolas Guérard, Amédée François Frézier, dessinateurs; Fonbonne et Jean-Baptiste Scotin, graveurs; Amédée François Frézier, auteur du texte.
La présence de la fraise blanche aux alentours de la ferme Robin dénote à quel point Paspébiac devint un point de convergence culturel grâce aux navigateurs qui parcouraient les mers. Voici un résumé de la probable histoire de l’espèce végétale à l’origine de la variété qui semble avoir été cultivée un temps en bordure du Chicken Path (sentier des Poules).
« La fraise cultivée d’Amérique du Sud, Fragaria chiloensis, […], recèle une histoire longue et fascinante. Bien que son origine chilienne demeure incertaine, elle pourrait y avoir été introduite d’Amérique du Nord par les oiseaux. […] Au moins deux peuples autochtones, les Mapuches, […] et les Picunches, […] ont initié sa domestication. Si les formes à fruits blancs et rouges ont été domestiquées, la forme blanche (probablement en raison de la taille de ses fruits) a sans doute été privilégiée, les formes à fruits rouges étant moins fréquemment mentionnées dans la littérature10. »
« […] Amédée-François Frézier, ingénieur militaire envoyé au Pérou et au Chili par Louis XIV pour y espionner les fortifications portuaires espagnoles, [a fait voyagé cette espèce blanche jusqu’en Europe]. Cartographe et curieux de ce qu’il découvre, il décrit les paysages, les plantes, les mœurs des populations. Intrigué par ce fraisier aux gros fruits blancs cultivé près de Conception au Chili, il le dessine et en prélève plusieurs plants11. » « [Ces] fraises sont beaucoup plus grosses que celles du fraisier des bois, alors connue en Europe. Selon ses propres mots, “Ses fruits sont ordinairement gros comme une noix, et quelquefois comme un œuf de poule”12. »
« Quand il revient en France, en 1714, cinq [plants] auront survécu au voyage en mer13. » « […] Amédée-François Frézier [fait] cadeau de deux plants de fraisier chilien à M. Roux de Valbonne, l’officier à bord chargé des réserves en eau (pour le remercier de la ration d’eau supplémentaire qui lui avait été accordée quotidiennement pour l’arrosage des fraisiers [alors que l’eau douce était à bord des navires une denrée très précieuse], puis il en offr[e] un à Lepelletier de Souzy (directeur général des fortifications de Louis XIV), rem[et] un pied entre les mains d’Antoine de Jussieu (Botaniste au Jardin Royal de Paris), et gard[e] le dernier pied qu’il plant[e] dans le jardin de sa propriété de Plougastel14. »
« Ignorant le caractère dioïque chez ces fraisiers (présence de pieds mâles ou femelles), il ne peut s’apercevoir de sa méprise : tous les plants rapportés n’ont que des fleurs femelles et ne peuvent donc pas se féconder les uns les autres. Reproduits par stolons et envoyés dans les jardins botaniques européens, ils sont mêlés à d’autres fraisiers avec lesquels ils se croisent […]15. »
« Frézier (1682-1773) semble avoir un nom prédestiné et « […] il y a bien une histoire de fraise [en lien avec] son patronyme. Un de ses lointains ancêtres, Julius de Berry, reçut ce nom du roi de France Charles III le Simple, en 916, en remerciement d’un plat de fraises des bois servi gracieusement après un banquet. Le nom de Fraise se transforma en Frazer après une expatriation en Angleterre, puis devint Frézier quand une branche de la famille s’installa en Savoie à la fin du XVIe siècle16. »
Les sources écrites ne disent pas si les fraises blanches seraient précisément arrivées à Paspépbiac en transitant par l’île de Jersey. Cependant, lorsqu’on regarde la circulation de l’espèce (figure 1)17 entre les mains des colonisateurs du XVIIIe et XIXe siècles, une proximité avec les circuits maritimes établis par la compagnie semble évidente.




![Jos Tennier’s Lane [English]](https://topoesie.com/wp-content/uploads/cache/images/fixe/new_carlisle_jos_tenniers_lane/new_carlisle_jos_tenniers_lane-1321413193.jpg)


![Eddie’s Mill [English]](https://topoesie.com/wp-content/uploads/cache/images/fixe/shigawake_eddies_mill_01/shigawake_eddies_mill_01-52735842.jpg)

![Blue Mountain Range [English]](https://topoesie.com/wp-content/uploads/cache/images/fixe/shigawake_blue_moutain_range_01/shigawake_blue_moutain_range_01-180299223.jpg)
