L’emplacement sur la carte géographique est approximatif, car le sentier est aujourd’hui non praticable et recouvert par la forêt.
Étonnamment, on trouve ce nom de lieu (Malakof, avec un seul « f ») sur une carte de Patrick Murrisson datant de septembre 18701. Mais que fait ce mot de consonance slave sur une carte du canton de Cox où l’on aurait pu s’attendre à des toponymes aux sonorités autochtones, francophones ou anglophones ? Il a été consigné à la cartographie de Paspébiac et il existe dans l’oralité, à travers le récit de M. George Le Grand2, un anglophone dont le père a travaillé pour les Robin en tant que gestionnaire de crédit (credit manager). Il a entendu le lieu-dit, arrive à le situer géographiquement, mais ne saurait en dire davantage sur son origine mystérieuse.
Je reste sur mon appétit, cherche. Je déniche un bulletin où l’on relève le lieu-dit « cap Malakoff » (deux « f » cette fois) à Saint-Romulad, aujourd’hui Lévis. Spéculation, vraisemblance ou synchronicité ? On y lit : « Localisé à l’ouest de la Côte-Rouge, ce cap atteint une hauteur de soixante-quatorze mètres […]. L’appellation Malakoff est connue depuis le XIXe siècle. Ce nom serait lié à un fait marquant de la guerre de Crimée (1853-1856) : la prise de la hauteur dite du Malakoff, à Sébastopol, dans la péninsule de Crimée, qui scella la fin du conflit.
Cette guerre avait été entreprise par Nicolas 1er, tsar de Russie, contre l’Empire ottoman, afin d’obtenir le contrôle des détroits qui mènent à la Méditerranée orientale. Les Anglais et les Français s’associèrent alors aux Turcs contre l’armée russe. Le conflit, qui fera plusieurs milliers de morts, se terminera par la défaite russe et la signature d’un traité, à Paris en 1856, en faveur des pays alliés. Des marins anglais, de passage à New Liverpool3, ont associé la silhouette du cap qui surplombe l’anse Benson à celle du Malakoff, toponyme qui a survécu jusqu’à ce jour dans la tradition orale4 ».
Je ne peux avancer de preuves concrètes quant à une transposition semblable pour le Malakoff de Paspébiac, mais certaines similitudes émergent entre les deux sites : la topographie en promontoire5, leur concomitance dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les activités maritimes, la proximité d’intervenants d’origine britannique et française. Après la prise du Malakoff, le 8 septembre 1855, ce nom devient un symbole populaire et patriotique dans l’espace français et européen6. Des « tours Malakoff » et des monuments sont construits au cœur de plusieurs villes, on en trouve des traces dans les toponymes, voire dans la gastronomie (Le Malakoff spécialité culinaire suisse constituée de fromage frit à la poêle, friandises catalanes faites de chocolat praliné, le Malakofftorte, un gâteau viennois et d’autres encore)7.
L’apparition du lieu-dit Malakoff dans le contexte paspéya demeure saugrenue. Elle offre la possibilité de laisser aller notre imagination et c’est cette part de broderie qui crée la magie autour des toponymes issus de l’oralité.
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AUDIO
[ANGLAIS] Entrevue réalisée auprès de George Le Grand, 11 mai 2022 et 10 juin 2026.
Eugène Auguste (Albert) Bouillon (1869-1959) était le « general manager » de la compagnie Robin, Jones & Whitman. Le Malakoff, lieu idéal pour la chasse au canard.
NOTES
1 Patrick Murrisson, Plan shewing the beach lots and buildings erected on the fishing room and farm belonging to the firm of Messrs Charles Robin and Co. situate in Paspébiac, township of Cox, septembre 1870. Bibliothèques et Archives nationales du Québec, collections.banq.qc.ca/ark:/52327/3142573.
2 M. Le Grand avait 90 ans au moment de l’entretien. Il a lui aussi travaillé pour les Robin.
3 « New Liverpool constitue un secteur résidentiel de l’ancienne ville de Saint-Romuald, intégrée à Lévis depuis 2001 ». Source : Commission de toponymie du Québec, « New Liverpool », Banque de noms de lieux du Québec, consulté le 20 mai 2026, toponymie.gouv.qc.ca/ct/ToposWeb/Fiche.aspx?no_seq=127289.
4 Jacques Lemieux, dir., Guide Toponymique et odonymique de Saint-Romuald, (Saint-Romuald : La société historique de Saint-Romuald, fin des années 1990), 39. Pour plus d’information, consulter aussi : La Caravelle, Bulletin de liaison de la Société historique de Saint-Romuald. Volume II, no 2 intitulé « Le Cap Malakoff — Histoire d’un toponyme » (automne 1995), 23 pages.
5 À propos de Paspébiac : « [D]e la mer, le coup d’œil est vraiment remarquable. […] le coteau s’élève régulièrement, et déroule un beau tapis vert, dont l’uniformité est brisée par des bouquets d’arbres, et par les habitations d’hiver; […] le fond du tableau est fermé par la foret [sic], aux teintes sombres et sévères. » Source : Jean-Baptiste-Antoine Ferland. La Gaspésie. (Québec : A. Côté, 1877), p. 186-190. Consulté en ligne sur Wikisource – La Gaspésie, chapitre VI. fr.wikisource.org/wiki/La_Gaspésie/Chapitre_VI.
6 Jean-Charles Geslot. « La Guerre de Crimée dans la culture historique : images du conflit dans les ouvrages pour le grand public (deuxième moitié du XIXe siècle) ». Communication au colloque international La Guerre de Crimée, première guerre moderne, organisé par l’UMR SIRICE et le Centre d’histoire du XIXe siècle, Paris, Musée de l’Armée, 9 novembre 2019. Publié dans les actes du colloque. hal.science/hal-02398135v1. Et, Sima Godfrey, The Crimean War and Cultural Memory : The War France Won and Forgot. 1re édition (Toronto: University of Toronto Press, 2023).
7 Association Swirtzerland Cheese Marketing, « Le Malakoff », consulté le 20 mai 2026, fromagesdesuisse.fr/storyroom/voyage-culinaire/cuisine-traditionnelle-suisse/le-malakoff. Jean-Luc Modat, « Le Malakoff ? Légende gourmande de notre enfance », La Gazette Catalane, consulté le 20 mai 2026, lagazettecatalane.com/2019/04/04/le-malakoff-la-legende-de-notre-enfance/. Taste Atlas, « Malakofftorte », consulté le 20 mai 2026, tasteatlas.com/malakofftorte.
IMAGES
1. Recto d’une carte postale, gravure [vers 1897-1936]. Archives nationales à Québec, collection Magella Bureau, P547S1SS1SSS1D333P3R.
2. Ibid. En couleurs, emplacement approximatif du Malakoff.
3. Portion arrière du Malakoff (Crimée), 1904. Wikipédia, « Malakhov Kurgan ». en.wikipedia.org/wiki/Malakhov_Kurgan. Selon la légende inscrite sur le document : Gorge du bastion Kornilov (également connu sous le nom de tour Malakoff) est une fortification historique située dans le sud-est de Sébastopol, en Crimée. « Les Russes donnèrent à cet endroit le surnom de “plateau du Diable” », également un lieu-dit!
4. Source : Patrimoine Paspébiac, « Douanes et consulats », patrimoinepaspebiac.com/patrimoine-infrastructurel-2/douane-et-consulats
5. Ibid. Détail, emplacement approximatif du Malakoff.
6. En vert, emplacement approximatif du Malakoff. Patrick Murrisson, Plan shewing the beach lots and buildings erected on the fishing room and farm belonging to the firm of Messrs Charles Robin and Co. situate in Paspébiac, township of Cox, septembre 1870. Archives nationales à Québec, Fonds Ministère des Terres et Forêts, Publications et archives gouvernementales, E21,S555,SS1,SSS23,PP.3F.
7. Ibid. Détail montrant la mention « Malakof » avec un seul « f ».
8. À l’ouest du bâtiment, Le Malakoff. Patrimoine Paspébiac, « Archives gracieusement léguées à la Ville de Paspébiac ». patrimoinepaspebiac.com/archives/henry-merparlo-3.
9 et 10. Couché de soleil automnal sur le barachois, à l’arrière-plan, Le Malakoff. Marie-Claude De Souza, 2023.
11. Ibid. À l’est du Malakoff.









