Le [plẽ]1
La sonorité d’un mot jamais croisé à l’écrit
Avec chaque version de son histoire, une nouvelle graphie se révèle

Le plan ?
Le plaint ?
Le plein ?
Le plain ?

Pour seul véhicule, l’oralité, et comme moteur l’accent paspéya
Le [plẽ]
A voyagé jusqu’à moi, par mille voix
et leur grain

Chaque interprétation du mot déploie tout un imaginaire
Qui se polit et se confond comme le sable au littoral

Comment ou pourquoi choisir ?
Un sens
Une confluence ?
Pourquoi « volontairement; s’échouer sur l’estran2 » ?

Le Plain

« Le plain, c’est un rivage dénudé. C’est un mot surtout typique de la Gaspésie et de la Côte-Nord. On le trouve également à Saint-Pierre-et-Miquelon. On sait que plain (nom masculin) a désigné une plaine, un terrain plat, en ancien et en moyen français, dès le XIIe siècle, mais on le relève également au sens de “rivage plat” en français dans d’anciens manuscrits et jusqu’à nos jours comme mot du vocabulaire maritime3. »

En effet, au début du XXe siècle et probablement avant4, il y avait là un « portage5 », lieu de rassemblement pour plusieurs pêcheurs bien qu’il s’agît d’un endroit aventureux pour amarrer un navire. Un brise-lames y fut construit autour des années 1908-1909, ce qui tend à expliquer pourquoi on m’a décrit ce lieu comme un havre « où les bateaux venaient se protéger du vent6 ». Sur la plage, il y avait aussi des habitations saisonnières et rudimentaires (fin du XIXe siècle, tout début du XXe siècle)7. Une source relève que son « grand-père […] y avait une cabane. Il s’y rendait pour y coucher afin d’être prêt pour partir pêcher plus tôt le matin. Il y laissait aussi certains agrès de pêche8. »

Plus tard, le même lieu était connu de tous les Paspéyas sous le vocable la plage à Norbert par association avec le casse-croûte de Norbert Delarosbil, en service de la fin des années 1950 jusqu’au début des années 19709, où l’on s’arrêtait sans hésiter avant d’arriver à un site de baignade prisé, formant une « pataugeoire naturelle10 ». Cette petite anse où les nageurs avaient pied a accueilli quelques générations d’enfants qui s’y rendaient pour apprendre à barboter ou pour passer du bon temps en famille. Le lieu-dit « plage à Norbert » a même été officialisé11 (2014) tant il persistait dans l’imaginaire local, malgré la fermeture des entreprises de M. Delarosbil il y a maintenant plus de 50 ans. En plus du restaurant, il a tenu une station-service et une salle de danse.

Le Plein, le Plan

La rive s’est transformée significativement au fil des ans. Étant aujourd’hui en proie à une forte érosion, il est difficile de croire qu’on entendait aussi par [plẽ] ou « plein », la berge qui « se remplissait12 » de ressources portées par la mer, richesses auxquelles l’on a trouvé de multiples emplois. Par exemple,

— la « grave de plan13 », « de petits cailloux que la mer [jette] à la côte14», servait à la construction de fondations de maisons, à la conception de pierres tombales ou au nivellement de terrains15;

— le goémon, « mélange d’algues marines rejetées sur le littoral par les marées […] principalement composé de grandes algues brunes comme la laminaire et le fucus16 », était utilisé pour fertiliser les champs, donner en pâture aux animaux d’élevage et isoler les caveaux17;

— le capelan, qui « roule18 » en grande quantité sur la plage au printemps, se consommait frais, salé ou boucané, devenait fertilisant pour les champs et boëtte pour la pêche à la morue19.

Quoique le mot « plein » n’offre pas les mêmes traces linguistiques que son homophone « plain », la version de l’histoire qu’il dessine est liée à des observations terrain, prégnantes pour la communauté. On sent qu’on a accolé un son et son interprétation à des actions du quotidien, mais pourquoi cette signification ne serait-elle pas applicable ? Là, réside en partie le charme des lieux-dits, qui peuvent se superposer les uns aux autres ainsi qu’aux toponymes officiels pour resémantiser le monde et nous y connecter.

Le Plaint

La variante la plus fantasmagorique derrière l’origine du nom [plẽ] laisse entendre qu’une plainte est parfois perceptible au bord de l’eau. Elle évoquerait la lamentation d’un homme décédé à cet endroit dans des circonstances mystérieuses par une nuit d’hiver en février 1951. On l’aurait cherché longtemps parmi les dunes de neige et c’est un chien qui aurait repéré sa dépouille.

On se doute que cette regrettable histoire, bien véridique20, se nourrit aussi dans l’imaginaire maritime de la baie des Chaleurs où la présence de phénomènes légendaires pique la curiosité et alimente les moulins à paroles. À Paspébiac, on évoque souvent Le feu des Roussy21, un vaisseau fantôme embrasé dont des apparitions et des récits ont été relevés à plusieurs endroits en Acadie.

L’histoire de cet homme retrouvé dans la neige est plus récente que la mise circulation du mot [plẽ] et moins fréquemment entendue que les autres histoires enchevêtrées à ce lieu-dit. Néanmoins, grâce à elle, j’aurai eu le privilège de m’entretenir avec des pêcheurs de carrière convaincus d’avoir aperçu le bateau fantôme et avec un autre qui m’assure d’avoir fait danser les « marionnettes » (aurores boréales) avec sa musique à bouche.

Plurivalence

Autant de surnoms pour désigner un même lieu, à quelques variations géographiques près, démontrent son importance dans le quotidien de la communauté. Leur coexistence exemplifie comment les lieux-dits renseignent sur les différents usages du lieu dans le temps et sur les perceptions plurivalentes et évolutives qui en découlent.

Cela, sans élaborer sur la présence des Miꞌkmaq dans la région qui remonte à plus de 11 00022 ans et dont la culture millénaire regorge de nuances toponymiques23.

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AUDIO

Entrevue réalisée auprès de de Roy Whittom, mai 2022.

Les ressources de la mer.

 

Entrevue réalisée auprès de Ghislain Maldemay, 11 mai 2022.

Grave de plan (ciment, fondation, pierres tombales).

 

Entrevue réalisée auprès de Claude Loisel et Ghislain Maldemay, 18 octobre 2022.

Description, dune qui bouge.

Le chenal, les canaux dans le barachois.

Décès de son grand-père au Plein, ingéniosité de son grand-père (construction des antennes dans le barachois).

Plage à Norbert : pataugeoire, stationnement, danse, musique.

Plage à Norbert , la light (phare).

 

Entrevue réalisée auprès de Wilfrid Joseph, 17 octobre 2022.

Le restaurant.

 

Entrevue réalisée auprès de Fernand Alain, 5 mai 2022.

Salle de danse à Norbert, mariages.

L’expression « prendre le bas des côtes » (Paspébiac), voir aussi « avoir les pieds par chez Tobie » (Caplan).

Le niveau d’eau du barachois.

 

Entrevue réalisée auprès de Lucette Parisé, 20 avril 2023.

Salle de quilles, restaurant.

 

Entrevue réalisée auprès de John Aspirot, 21 avril 2023.

Capelan qui roule sur la berge.

Boucanière, hareng.

Portage.

Le Plaint : « J’me demandais si c’était pas le bateau fantôme… »

La Light (phare).

 

Entrevue réalisée auprès de Gilles Lamy, 9 mai 2022.

Fondation de maisons, varech.


 

NOTES

1 Référence pour l’alphabet phonétique : Office québécois de la langue française, « Notions de base en phonétique », Vitrine linguistique, consulté le 20 mai 2026, vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/22137/la-prononciation/notions-de-base-en-phonetique/les-symboles-de-lalphabet-phonetique-international.

2 L’expression se mettre au plain (en parlant d’un navire), [signifie] “se mettre au sec volontairement; s’échouer sur l’estran”. » Source : Commission de toponymie et Office québécois de la langue française, Parlers et paysages du Québec : randonnée à travers les mots d’ici (Québec : Publications du Québec, 2012), 110.

3 Ibid. Plain désigne aussi le « Niveau le plus haut de la marée », selon Usito, s.v. « Plain », consulté le 20 mai 2026, usito.usherbrooke.ca/définitions/plain.

4 Canada, Report of the Minister of Public Works, for the fiscal year ended 31st March, 1909, document de session no 10 (Ottawa, 1909), 109,
commons.wikimedia.org/wiki/File:Report_of_the_Minister_of_Public_Works,_for_the_fiscal_year_ended_31st_March,1909.(IA_1910v44i10p19_0651).pdf

5 « Portage » semble un nom non officiel donné à l’ensemble de Paspébiac-Est, selon la source écrite précédemment citée. J’ai aussi entendu ce mot employé comme générique « Le Portage » pour désigner le secteur du « Plain ».

6 John Aspirot, entrevue, propos recueillis par l’artiste, 21 avril 2023.

7 Des plans de cadastre (1898, 1872, 1845) retracés par Jeannot Bourdages, conservateur au Site historique national de Paspébiac semblent montrer des traces de ces cabanes (source : groupe Facebook Raconte-moi Paspébiac, conversation du 3 novembre 2023) facebook.com/groups/racontemoipaspebiac/permalink/725390596103561/?mibextid=c7yyfP

8 Témoignage de Roy Whittom, collecté par Jeannot Bourdages sur Facebook, 2 novembre 2023.

9 Commission de toponymie du Québec, « Plage à Norbert », Banque de noms de lieux du Québec, consulté le 20 mai 2026, toponymie.gouv.qc.ca/ct/ToposWeb/Fiche.aspx?no_seq=424920.

10 Claude Loisel, entrevue, propos recueillis par l’artiste, 18 octobre 2022.

11 Commission de toponymie du Québec, op. cit.

12 Claude Loisel, op. cit.

13 La prononciation [plã] (plan) plutôt que [plẽ] (plein) vient hypothétiquement des personnes ayant un accent paspéya prononcé.

14 Pascal Poirier, Le Glossaire acadien, s. v. « Grave » édition critique établie par Pierre M. Gérin (Moncton : Éditions d’Acadie — Centre d’études acadiennes, 1993), 500 p.

15 Ghislain Maldemay, entrevue, propos recueillis par l’artiste, 18 octobre 2022.

16 Usito — Glossaire acadien, s.v. « Goémon », consulté le 20 mai 2026, usito.usherbrooke.ca/définitions/goémon.

17 Roy Whittom, entrevue, propos recueillis par l’artiste, mai 2022.
Et, Gilles Lamy, entrevue, propos recueillis par l’artiste, 9 mai 2022.

Complément d’information : en 1863, un rapport nous indique que « les principaux engrais dans toute la Gaspésie, mais surtout dans le comté de Bonaventure, sont le varech [synonyme de goémon] et le caplan [sic]. Le varech [source d’iode] se trouve en quantité considérable sur le rivage, surtout à la suite d’un fort coup de vent d’Est; il est aussitôt ramassé et charroyé sur les champs. Quelques-uns le mettent en tas et le laissent décomposer avant de l’employer; d’autres le font brûlé, en en répandent les cendres sur le sol, comme nous faisons du plâtre dans le Bas-Canada ». Source : Drapeau, S. (1863). Études sur les développements de la colonisation du Bas-Canada depuis dix ans —1851 à 1861 (collections de BAnQ). Typographie de Léger Brousseau. numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2022294, tel que cité dans le pré-inventaire du patrimoine immobilier de la MRC de Bonaventure.

18 Le capelan « roulait » tout au long de la berge, y compris dans le secteur du [plẽ], mais l’endroit le plus populaire pour cette pêche miraculeuse était vers la pointe du barachois.

19 Outre les usages déjà mentionnés par les participant·es au projet, le Répertoire du patrimoine culturel du Québec soulève aussi son emploi dans la fabrication d’huile, l’appâtage de pièges par les trappeurs, l’alimentation de chiens attelés pour le transport l’hiver et l’élevage d’animaux à fourrure. Source : Ministère de la Culture et des Communications, « Pêche au capelan », Répertoire du patrimoine culturel du Québec, consulté le 20 mai 2026, patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=63&type=imma.

20 Claude Loisel, op. cit. Et Gilles Lamy, op. cit.

21 Ville de Paspébiac, « Légendes et contes », Patrimoine Paspébiac, consulté de le 20 mai 2026,  patrimoinepaspebiac.com/patrimoine-culturel/legendes-et-contes/.

22 Ville de Paspébiac, « Démographie et population », Patrimoine Paspébiac, consulté de le 20 mai 2026,  patrimoinepaspebiac.com/familles-et-personnes/demographie-et-population/.

23 Danielle E. Cyr, linguiste, entrevue, propos recueillis par l’artiste, automne 2021.


 

IMAGES

1 à 9. Marie-Claude De Souza, 2022 et 2023.

10. Jacques de Lesseps, vue aérienne Paspébiac, comté Bonaventure [plan macro par Patrimoine Paspébiac], vers 1927. Archives nationales à Québec, Fonds Ministère des Terres et Forêts, 03Q,E21,S110,SS1,SSS1,PP32-22, Cie aérienne franco-canadienne.

11. Id., E21,S110,SS1,SSS1,PP43-61.

12. Id., Paspébiac, comté Bonaventure [cadrage original].

13. Chez Norbert, 1961, archives de la famille Delarosbil (collection Patrimoine Paspébiac).

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